Pungmul


Impossible de rester immobile face au pungmul. Dès les premiers battements de tambour, quelque chose se réveille : le corps, le souffle, l’attention. Le pungmul n’est pas une musique que l’on écoute de loin. C’est une musique qui avance, qui entoure, qui entraîne. Elle appartient à l’espace public, aux champs, aux villages, aux fêtes. Elle est collective par nature.
Avant d’être un art de scène, le pungmul est une musique du quotidien, née du monde rural coréen. Pendant des siècles, il a accompagné les travaux agricoles, les rituels communautaires, les fêtes saisonnières, les moments de joie comme ceux de tension. C’est une musique pour rassembler, pour protéger, pour célébrer.
Le pungmul trouve ses racines dans la société paysanne de la Corée pré-moderne. On le jouait lors des récoltes, des cérémonies pour appeler une bonne année agricole, ou pour repousser les mauvais esprits. À l’époque, il portait souvent le nom de nongak, littéralement « musique des paysans ».
Mais le pungmul n’était pas seulement un divertissement. Il avait une fonction sociale forte :
renforcer la cohésion du village
synchroniser les corps pendant le travail
canaliser les émotions collectives
créer un espace de liberté, parfois même de critique sociale
Sous la colonisation japonaise, ces formes musicales populaires ont été marginalisées, parfois interdites. Pourtant, elles ont survécu, transmises oralement, dans les campagnes et les communautés. Aujourd’hui, le pungmul est à la fois héritage traditionnel et art vivant, pratiqué aussi bien dans les universités que dans les festivals, les manifestations ou les rues.
Les instruments : le cœur battant du pungmul
Le pungmul repose principalement sur des instruments de percussion, chacun ayant un rôle précis, presque symbolique. On parle souvent des quatre instruments principaux, appelés samul (사물), « les quatre objets ».
Kkwaenggwari
Petit gong en métal, tenu à la main.
C’est le chef d’orchestre. Son son est aigu, tranchant, perçant. Il donne les signaux, marque les transitions, appelle l’attention. Le joueur de kkwaenggwari mène le groupe, décide du rythme, accélère ou ralentit.
Janggu
Tambour en forme de sablier, emblématique de la musique coréenne.
Il possède deux faces, jouées différemment, ce qui permet une grande richesse rythmique. Le janggu apporte la structure, le dialogue, la finesse. C’est souvent lui qui relie tous les autres instruments.
Buk
Tambour rond et profond.
Il donne la base rythmique, le battement régulier, presque tellurique. Le buk est souvent associé à la terre, à la stabilité. Son son est large, enveloppant.
Jing
Grand gong suspendu.
Son rôle est plus cérémoniel. Il marque les temps forts, les changements d’atmosphère. Son son long et grave crée une impression de profondeur et d’espace, presque méditative au milieu de l’énergie collective.
Ensemble, ces instruments forment un dialogue rythmique complexe, fait de répétitions, de ruptures, d’accélérations soudaines. Le pungmul n’est jamais figé : il respire.
La tenue : couleurs, symboles et mouvement
Le pungmul est aussi un art visuel. Les musiciens portent une tenue traditionnelle blanche, souvent appelée hanbok de travail, associée à la pureté, mais aussi à la simplicité du monde paysan.
À cette base blanche s’ajoutent :
une ceinture ou une veste colorée
des rubans rouge, bleu et jaune, couleurs traditionnelles liées aux éléments et aux directions
parfois un gilet ou une étole décorée
Ces couleurs ne sont pas choisies au hasard : elles rappellent l’équilibre entre les forces de la nature, le yin et le yang, les éléments fondamentaux.
Le chapeau
Impossible de parler du pungmul sans évoquer ses célèbres chapeaux, qui donnent au spectacle une dimension presque hypnotique.
Sangmo
Le plus spectaculaire.
C’est un chapeau surmonté d’un long ruban blanc. En tournant la tête, le musicien fait dessiner au ruban des cercles, des spirales, des figures complexes dans l’air. Cela demande une maîtrise incroyable du corps et de l’équilibre.
Le sangmo symbolise :
le vent
le mouvement
l’énergie vitale
Gat ou chapeaux décorés
D’autres musiciens portent des chapeaux plus sobres, parfois ornés de pompons ou de plumes, selon les régions et les styles.
Le chapeau n’est jamais un simple ornement : il prolonge le geste, amplifie le mouvement, transforme la musique en danse.
Musique, danse et théâtre à la fois (en vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=5r1xOa9E8vg)
Le pungmul n’est pas seulement joué : il est dansé, incarné, parfois même joué théâtralement. Les musiciens avancent en formation, changent de place, interagissent avec le public. Les sourires, les cris, les regards font partie intégrante de la performance.
Dans certaines formes traditionnelles, le pungmul inclut :
des scènes humoristiques
des improvisations
des moments de dialogue avec le public
Il brouille volontairement la frontière entre artistes et spectateurs.
Du village à la scène contemporaine
Aujourd’hui, le pungmul continue d’évoluer. Il a donné naissance au samulnori, une forme plus scénique et codifiée, créée dans les années 1970. Mais le pungmul reste, lui, profondément lié à l’extérieur, à la marche, à la rue.
On le retrouve :
dans les festivals traditionnels
dans les universités
lors de manifestations sociales ou politiques
dans des créations contemporaines mêlant danse, théâtre et musique
Il reste une musique de résistance joyeuse, une manière de dire : nous sommes là, ensemble.
Le pungmul parle au corps avant de parler à l’esprit. Il rappelle une chose simple mais essentielle : le rythme est collectif. On ne joue pas du pungmul seul. On écoute les autres, on s’adapte, on avance ensemble.
Dans un monde souvent fragmenté, le pungmul reste une invitation à faire cercle, à partager l’énergie, à retrouver un lien direct avec la terre et avec les autres.
Et c’est peut-être pour cela que, des champs d’autrefois aux scènes d’aujourd’hui, son battement continue de résonner.
Au village folk de Yongin
Pungmul, un art ancien, populaire et vivant

